Baphuon: imposant
- traveltothemoon
- 25 mars 2017
- 3 min de lecture
Légère fatigue et humeur chagrine ces derniers temps. Au boulot, tout le monde déprime un peu; la faute au temps maussade, aux nouvelles qui ne sont pas bonnes, à la campagne électorale affligeante, à la déception que l'on anticipe et que l'on devra gérer. Alors pour m'échapper de cette morosité ambiante, je me souviens d'Angkor, lieu extraordinaire et fascinant, et du Baphuon, ce temple au coeur de l'ancienne cité royale d'Angkor Thom qui, tel le Phénix, renaît de ses cendres après un travail gigantesque de restauration.

Les ouvriers cambodgiens du chantier ont accompli sa résurrection. Pendant seize ans, ils ont patiemment remué les pierres et reconstitué le temple tombé en ruine. Lorsqu'il est achevé au XIe siècle, sous le règne du roi Udayadityavarman II, il éclipse en grandeur tous les autres «temples montagnes». Sur cette pyramide à trois étages représentant le mont Meru, la demeure des dieux, au sommet de l'Univers, c'est une débauche de pavillons et galeries. L'architecte, trop ambitieux, a cependant accumulé les erreurs de construction et au fil des siècles, les parois et les soubassements, sous-dimensionnés, se fissurent, provoquant des affaissements fâcheux. Bref, du fait de ses faiblesses structurelles, le Baphuon était condamné par les pluies de mousson et l'étreinte des racines des fromagers. Le Baphuon a donc moins bien résisté aux assauts du temps qu'Angkor Vat.

C'est l'équipe de restauration de l'Ecole Française d'Extrême-Orient qui restaure le temple en 1908. L'opération est délicate. Il faut commencer par déraciner les arbres multi-centenaires qui ont mangé la pierre. Au fil des ans, les arbres ont fait corps avec les pierres, et les retirer fragilise la structure. Le Baphuon a aussi la particularité d'être construit sur une structure pyramidale en gradins remplis de sable. Ce "château de sable" qui constitue la base du temple a été coffrée par des murs de pierre; or, dans un pays trempé par les pluies six mois par an, l'humidité s'infiltre et fait gonfler le sable, ce qui déforme la structure en pierre. L'édifice menace de s'écrouler comme un château de cartes à la moindre mauvaise manœuvre, ce qui arrive à plusieurs reprises en 1943, en 1949 et en 1952. Une solution radicale est finalement choisie: on enlève toutes les pierres, on renforce la structure en sable, on installe un système de drainage pour l'eau de pluie et puis on remonte tout. Pendant dix ans, chacune des 300 000 pièces du temple est ainsi retirée, numérotée, entreposée et tout est inventorié.

Mais en 1970, la guerre civile éclate et, rapidement, les Français de l'EFEO se rendent à l'évidence : il faut quitter le pays et le chantier est laissé en l'état. Le 17 avril 1975, les Khmers rouges, victorieux, entrent dans la capitale et ouvrent une des périodes les plus sombres de l'histoire moderne: près de 1 700 000 Cambodgiens trouvent la mort, pratiquement un quart de la population. Les grandes villes sont vidées et, à Phnom Penh, les bâtiments officiels sont saccagés, comme l'EFEO où les archives de la cité d'Angkor partent en fumée.

Le chantier reprend en 1995: 300 000 pierres sont étalées sur 10 hectares de forêt, pesant entre 500 kg et 1 tonne, pour beaucoup recouvertes de mousse et les archives sont incomplètes. C'est un véritable puzzle en 3D à refaire. Remonter un édifice ruiné avec les éléments retrouvés sur place : c'est la technique de l'anastylose. On adopte la même technique que pour un puzzle, en commençant par trier les coins, puis les bords. Selon les similitudes de motifs ou les marques d'usure, les pierres sont regroupées par familles de décors, puis par sous-ensembles, et ainsi de suite. Puis des combinaisons sont essayées: dans la forêt, les ouvriers tentent alors des assemblages, les démontent, les refont, parfois plus de dix fois avant de retrouver le bon empilement d'origine. La restauration se termine enfin en 2011.


Dans ce temple hindouiste, les murs sont décorés de bas-reliefs au style un peu naïf, de petits panneaux carrés où figurent animaux, chasseurs et guerriers. En sortant, on peut voir un immense Bouddha couché construit vers le XVIème siècle avec les pierres d'une partie de l'édifice qui s'était écroulée.
Le Baphuon est l'un des grands temples d'Angkor et il est splendide!
